
On se rappelle tous du moment précis où l’on a appris les attentats du 11 septembre 2001 ou du 13 novembre 2015. On se rappelle du lieu, des personnes qui nous entouraient et même de notre état d’esprit à cette époque.
En Roumanie, le 4 mars 1977, un séisme d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter a fait 1 570 morts et 11 000 blessés. Mes parents m’en ont tellement parlé que j’en ai fait mon propre souvenir. Le 17 janvier 1995, au Japon, un tremblement de terre d’une magnitude comparable a frappé Kobe et, dans tous les sens du terme, a secoué le pays, faisant 6 434 morts et plus de 43 000 blessés.
Après le tremblement de terre est un recueil de nouvelles qui explore les destins des personnes ayant vécu un séisme intérieur le 17 janvier. Bien qu’elles ne soient pas blessées physiquement, les six personnages principaux ouvrent une boîte de Pandore quelques semaines plus tard et se retrouvent confrontés à leur passé et à leurs failles.
Haruki Murakami utilise la nouvelle pour raconter des tranches de vie ordinaires, mais qui ont chacune leur importance. Vendeur de matériel audio, travailleur dans une imprimerie, médecin, chargé de recouvrement ou écrivain, chacun porte un souvenir lié à Kobe, qui surgit et vient bousculer leur vie lorsque les failles de la terre font écho à leurs propres failles.
J’ai particulièrement apprécié ce livre parce qu’il mène une enquête au cœur des hommes : il pose des questions et attend des réponses. Chaque nouvelle est un portrait qui se dévoile progressivement, à travers les actions des personnages et sans beaucoup de descriptions. Il y a un élément déclencheur commun — le tremblement de terre de Kobe — et un autre, propre à chaque personnage. Les personnages évoluent. Les consciences s’ouvrent. Le tremblement de terre devient alors moins un événement qu’un révélateur : il ne détruit pas seulement des bâtiments, il fait apparaître ce qui était déjà fragile à l’intérieur des hommes.
Parfois avec humour, parfois avec une note de jazz, parfois avec une touche de fantastique, Haruki Murakami est un maître des mots et son talent se fait sentir à chaque page. Le mystère reste présent jusqu’à la fin et le dénouement n’est jamais totalement donné : il appartient aussi au lecteur.
J’ai longtemps fui les nouvelles et j’ai eu tort. Je pensais qu’elles restaient superficielles à cause de leur taille réduite, mais Haruki Murakami m’a prouvé le contraire. L’écriture d’une nouvelle demande une grande capacité de synthèse, des « images et un langage condensés », et ce livre en est la preuve. En quelques pages, l’auteur parvient à créer une atmosphère, à faire évoluer un personnage et à laisser derrière lui des questions qui continuent de résonner chez le lecteur.
« …il y a une pierre au fond de votre corps. Une pierre blanche et dure […] Il faut que vous jetiez cette pierre quelque part. Sinon, quand vous serez morte et qu’on vous aura incinérée, la pierre demeurera. »
« D’aucuns vous diront que la compréhension n’est jamais que la somme des malentendus. »
« Ce que nous voyons avec nos yeux n’est pas forcement la réalité. »
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